Le drive-in Une idée centenaire, simple et brillante.
Découvrez l’histoire d’une idée plus que centenaire. Une idée qui prend ses racines sur les routes poussiéreuses du Texas et qui donnera naissance à un empire commercial. Une idée qui a marqué une génération et façonné une culture. Une idée qui vit encore aujourd’hui. Voici l’histoire des drive-in.
The Nation on Wheels
Au début des années 1920, la ville de Dallas, au Texas, bourdonne du bruit des moteurs. Des milliers d’automobiles parcourent déjà les routes de gravier et de poussière qui traversent le comté. Et pour cause : la production de voitures en série, développée par l’industriel Henry Ford, rend accessible à la classe moyenne sa Ford T. On baptise affectueusement cette voiture, qui sillonne les routes depuis plus d’une décennie, Tin Lizzie. Le monde accède avec elle à l’ère de l’automobile.
Dallas (1920)
Les familles roulent pour le plaisir, les routes s’étendent rapidement à travers le pays et les premières stations-service font leur apparition. Incarnant la liberté, la réussite et le mouvement, l’Amérique tombe amoureuse de l’automobile. Dans la presse, on la surnomme désormais « The Nation on Wheels », la nation sur roues. Parmi ceux qui observent ce bouleversement, un entrepreneur du nom de Jesse G. Kirby remarque avec amusement : « Les gens qui ont des voitures sont si fous d’elles qu’ils ne veulent même plus en descendre pour manger. » De cette simple observation lui vient une idée :
« Et si l’on servait les automobilistes sans qu’ils quittent leur siège ? »
Pig Sandwich

Il n’en faut pas plus à Jesse G. En 1921, il reçoit avec fierté ses premiers clients au Kirby’s Pig Stand, à l’angle de Fort Worth Avenue et de Colorado Boulevard, à Dallas. Avec son associé, le docteur Reuben W. Jackson, ils inaugurent un établissement généralement considéré comme le premier restaurant drive-in. Les voitures s’alignent devant le petit établissement flambant neuf ; les serveurs — bientôt surnommés « carhops » — se pressent entre les portières pour apporter des pig sandwiches fumants et des boissons sur des plateaux fixés aux vitres.
La scène intrigue, amuse…
Kirby’s Pig Stand (1921)
Naissance des drive-in
Le concept séduit : plus besoin de quitter son véhicule, les plats arrivent directement à la portière et le succès est immédiat. Le Kirby’s Pig Stand ne tarde pas à faire école, et dès les années 1920, l’enseigne développe un réseau de franchises dans tout le Sud des États-Unis sous le nom de Pig Stand. D’autres enseignes s’approprient rapidement le concept du service à la voiture. En quelques années, l’idée se répand partout et s’impose comme une nouvelle façon de consommer, pensée pour un pays désormais façonné par l’automobile.
Rapidité, confort et modernité réunis dans une idée simple et brillante : le drive-in est né.

Pig Stand n° 2 (1923)
Selon la légende, un cuisinier coupa un jour, par mégarde, une tranche de pain trop large pour son grille-pain. Plutôt que de la jeter, il la déposa sur une plaque beurrée, la fit griller doucement et découvrit une texture dorée, moelleuse et croustillante à la fois. Il créa le Texas toast, qui devint bientôt la signature du Pig Stand et une véritable fierté texane. Les milkshakes servis à la voiture participent eux aussi au charme de ces restaurants — un plaisir qui traverse les générations.

Du sandwich au grand écran
À partir des années 1930, les familles voyagent encore davantage. Les parkings se multiplient, la culture de l’automobile s’installe peu à peu au cœur d’un mode de vie et c’est dans ce contexte qu’un autre pionnier, Richard Hollingshead, se demande s’il n’a pas lui aussi une idée lumineuse :
« Projeter un film que les gens peuvent regarder depuis leur voiture ! »
Après avoir expérimenté le concept dans son jardin à Camden, Richard Hollingshead ouvre officiellement son cinéma drive-in le 6 juin 1933, à Pennsauken, près de Camden, dans le New Jersey. L’esprit du lieu tient en une promesse : accueillir toute la famille, même les enfants bruyants.

Le tarif d’entrée est de 25 cents par voiture et de 25 cents par personne. À l’écran : Wives Beware (1932), une comédie britannique légère et polissonne.

Le public découvre une nouvelle expérience : les familles profitent d’un moment de détente sans contraintes, tandis que les jeunes couples trouvent là un lieu de rendez-vous original, à l’abri des regards.

L’âge d’or des drive-in
Le succès est immense dans les années 1950 : on compte environ 4 000 cinémas drive-in à l’apogée du phénomène à travers les États-Unis. C’est l’époque bénie des rendez-vous amoureux sous les étoiles et des hamburgers servis sur le capot. Partout, l’Amérique adopte la « drive-in culture » : on ouvre des épiceries drive-in, des pharmacies et même des banques où l’on peut déposer un chèque sans quitter sa voiture. Les drive-in deviennent ainsi un véritable symbole du rêve américain, où la voiture incarne la liberté, le confort et l’indépendance.
Publicité Wells Fargo Bank (vers 1958)
Et McDonald’s dans tout ça ?
Au milieu des années 1930, les États-Unis regorgent déjà de drive-in inspirés du modèle Pig Stand. C’est dans cet univers que Richard et Maurice McDonald ouvrent leur restaurant McDonald’s Bar-B-Q en 1940, à San Bernardino, en Californie. À l’origine, c’est un drive-in classique : service à la voiture et menu varié. Mais en 1948, les deux frères bousculent les codes. Ils ferment leur établissement, suppriment le service à la voiture et inventent un nouveau système : le « Speedee Service System », inspiré des chaînes de montage de Ford. Un comptoir unique, quelques produits phares, une efficacité redoutable. Une étape majeure de la restauration rapide moderne vient d’être franchie. Ray Kroc ouvre son premier restaurant franchisé en 1955, puis rachète les droits des frères McDonald en 1961. Le premier drive-thru McDonald’s ouvre en 1975, à Sierra Vista, en Arizona. À la différence du drive-in, où l’on stationne pour être servi, le drive-thru permet de retirer sa commande à un guichet en suivant une file de voitures.
Richard et Maurice McDonald
Drive-in Stories : Hollywood ravive le mythe
Dès les années 1970, Hollywood ravive la légende des drive-in en les inscrivant au cœur de plusieurs films devenus cultes. Dans American Graffiti (1973), George Lucas célèbre l’Amérique des années 1960 : voitures rutilantes, rock’n’roll et rendez-vous nocturnes autour du Mel’s Drive-In.
Ce diner californien, fondé en 1947 et véritable institution de la culture automobile, devient alors un symbole à part entière — un lieu où l’on venait manger un burger, bavarder entre amis et vivre les nuits insouciantes de l’après-guerre.
Mel’s Drive-In, San Francisco (Californie)
Quelques années plus tard, Grease (1978) immortalise à son tour le drive-in, cette fois sous sa forme la plus emblématique : le cinéma drive-in. La scène où Danny et Sandy se retrouvent est tournée au Pickwick Drive-In Theater de Burbank, un véritable cinéma en plein air. C’est là que Danny, incarné par John Travolta, lance sa réplique devenue culte — « Sandy, you can’t just walk out of a drive-in! » — rappelant avec humour qu’on n’arrive pas et qu’on ne repart pas d’un drive-in… autrement qu’en voiture.
Ces films — parmi tant d’autres — témoignent déjà de la nostalgie d’une époque révolue, celle de l’âge d’or automobile et des soirées passées sous les étoiles.
Une nostalgie d’autant plus forte que, dans la réalité, les drive-in sont alors en plein déclin…

Le déclin…
À partir des années 1970, les drive-in déclinent peu à peu. Les villes s’étendent, les terrains deviennent plus chers, et les grands espaces autrefois disponibles en périphérie se raréfient. La télévision couleur, puis la vidéocassette, offrent un confort domestique inédit, tandis que la climatisation et les multiplexes séduisent les spectateurs par leur modernité. Les drive-in, symbole d’une époque insouciante et familiale, peinent à résister à ces nouvelles habitudes de consommation.

Georgia Girl — drive-in abandonné, Woodbine (Géorgie)
Mais le concept ne disparaît pas : il se transforme. Dans les années 2000, avec l’essor du commerce en ligne, le Drive fait son grand retour, cette fois sous une forme nouvelle : on commande à l’avance, on vient chercher sa commande préparée, sans descendre de voiture. Les grandes surfaces adoptent rapidement ce modèle, attirant des millions de consommateurs en quête de gain de temps et de simplicité.
Marquée par la pandémie de Covid-19, l’année 2020 voit les salles de spectacle et de cinéma se fermer. Paradoxalement, cette période de « no contact » voit renaître l’esprit originel de liberté et de nouveauté des drive-in, avec l’éclosion de versions éphémères pour des concerts ou des projections. On se souvient notamment de l’émouvant concert de Mads Langer, le 24 avril 2020 à Aarhus (Danemark), devant environ 500 voitures.

Concert de Mads Langer (Aarhus, Danemark – 2020)
Les drive-in aujourd’hui : renaissance d’un service
En Europe et en Belgique, le drive-in s’adapte aux réalités locales. On n’y vient pas pour un milkshake, mais pour récupérer ses courses, ses boissons, son bois de chauffage ou même son gaz. Le principe reste le même : offrir un service rapide, convivial et efficace.
Le Drive de Malmedy perpétue cette philosophie : un service local, humain et pratique, où chacun vient chercher ses boissons, combustibles ou accessoires d’événements sans perdre de temps.
Ici, pas de serveuse en rollers, mais une équipe souriante toujours prête à charger votre coffre avec bonne humeur.

Pour la petite histoire…
Après la fermeture des derniers restaurants de la société Pig Stands en 2006, un établissement indépendant a poursuivi l’aventure à San Antonio jusqu’en mars 2023.
Une page d’histoire a été tournée, mais l’idée de départ — servir le client directement dans sa voiture — continue de vivre, même ici, à Malmedy.

« Les seuls gens qui m’intéressent sont les fous furieux, les furieux de la vie, les furieux du verbe… »
Jack Kerouac, Sur la route (On the Road, 1957)
Kirby’s Pig Stand (1921)
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